mardi 28 juin 2016
Il est réveillé et en retard. Le café n'est pas fait. Les autres ont déjà commencé leurs rondes. Il boit un fond de cognac pour apaiser son mal de crâne.
L'aube se lève à peine. Le ciel est lessivé, pur. Il a plu sans discontinue depuis dix jours. Il va faire beau. Il doit faire vite. Il grimpe, court sur le sentier.
Maintenant, il est couché sur le sol, à l'abri du vent. Les cuisse sont les premières gagnées par la chaleur sous le pantalon noir. Le pieds abrités par les chaussettes blanches restent frais. Les mains ramenées près du corps, le duvet caressé superficiellement par les rayons. Le torse et la tête sont à l'ombre et captent l'air humide de la terre, la pierre froide de la nuit.
Il n'ose pas ouvrir les yeux, il entend le vent dans les épines du pin parasol, le fond sourd de l'océan calme à quelques mètres. Il n'y a que l'ombre portée du vol fugace des mouettes et leurs cris.
Le corps s'est enfoncé dans le sol sur quelques centimètres. Il résiste au sommeil. Il pense la chaleur. Le soleil brûle ses cuisses. Il pense aux couleurs noires et blanches des vêtements touaregs.
Il ne sait pas.
(je pars et reviens dimanche).
lundi 27 juin 2016
Ils sont deux.
L'homme, je le connais depuis l'enfance quand j'accompagne ma mère au marché du mercredi. Il m'impressionne. Il déambule au milieu des étals, salue vite comme s'il avait peur qu'on le snobe. C'est un accord tacite entre nous, on le protège de tout, de la circulation, du vide, de l'ennui.
Je le croise aussi dans le centre. Il est au ralenti, sans but. Il s'assoit souvent près du terrain de pétanque. Il reste à distance des joueurs. Il est juste toléré. Il ne jouera pas, trop imprévisible, brouillon.
La femme est une clocharde. Elle pousse un caddie plein de détritus. Dessous, il doit y avoir une couverture, les cartons pour dormir. Elle a toujours un regard mauvais, les insultes dans la bouche et le visage. Des tissus superposés sur le corps, les cheveux comme une pelote. Elle est belle. Un croquis rapide.
J'ai été elle. Le cerveau qui déraille, le corps qui devient une odeur, la crasse qui fait rempart.
J'ai eu une mère pour me réapprendre à me lever, manger seule, me laver, revenir parmi les autres.
Elle, non.
dimanche 26 juin 2016
Elle se repose dans sa droiture. Elle ne se mêle de rien, elle applique. elle ne voit pas le problème. Elle est employée. il y a le règlement et les infractions. Elle surveille, punit et récompense.
Et puis, ça déraille doucement quand elle se retrouve confrontée à cette jeune femme qui s'entête, part et revient toujours plus amochée. Les collègues commencent à l'observer elle, bizarrement. La détenue aussi ne comprend pas l'attention qu'elle lui témoigne.
Là, elle ne tient plus sur ses jambes comme la jeune-femme qu'on amène encore. On l'a étendue sur le lit.
Elle ne sait pas quoi faire. Elle doit y aller. Elle y va. Elle entre.
Il fait sombre mais elle distingue très bien: la gueule cassée, le sang, les bleus, les gémissements. Ils se sont acharnés. Une collègue entre à son tour pour les premiers soins.
Elle ne marche plus, ils l'ont portée. Elle gémit. Elle veut se doucher toute seule. Elles la dissuadent. Elle ne veut rien savoir.
Elle a honte, se justifie: j'ai deux gosses, je dois travailler. L'autre: on a toujours le choix. Elles la soutiennent jusqu'à la douche.
Une autre détenue crie peu après. Elle s'est pendue.
Elle se précipite. Elle attrape le corps ruisselant dans ses bras. Elle le console.
Elle part à la fin de la journée. Le matin, elle ne vient pas.
samedi 25 juin 2016
C'est une histoire qui apparait d'une limpidité. On se la répète par chapitres la nuit en se disant qu'elle réapparaîtra clairement le lendemain matin.
Et, rien, on cherche dans son cerveau, une trace. Il y avait une fille et un garçon, des événements courts et intenses. Un début une fin sur dix minutes. Quinze lignes au plus.
On se rappelle juste les yeux de la fille, ses cheveux couts comme soi jeune à 20 ans. C'est tout. Un bois qu'elle traverse sans peur. Ils ne sont jamais ensemble mais sont en lien permanent. Il fait jour et puis presque nuit. Des épisodes courts avec du mouvement tout le temps. Pas de dialogues. Juste eux en entier. Ça me reviendra ou non.
Pas d'histoire ce matin.
jeudi 23 juin 2016
Elle parle fort derrière lui. Ça la fait sourire. Il est obligé de s'éloigner pour téléphoner. Elle exulte. Elle s'imagine la scène et puis elle regarde la fenêtre, la cour, le ciel orageux. Elle échappe au glauque, au mensonge, à la dissimulation, au traquenard par naïveté. Elle croit, fait confiance.
Elle gagne sur elle et perd sur eux. Elle raccroche, épouvantée. Elle voit cette mare fétide et poisseuse qu'elle vient juste d'éviter là, presqu'au bord de son orteil.
Elle retourne dans la salle, cherche le cliché qui la fait venir, interroge la galeriste qui est pourtant sûre de l'avoir tenu en main, qui retourne avec elle, scrute les murs. Il est petit, non. J'aimais bien cet homme sur la glace comme il aurait pris le métro, solitaire, loin de tout, la glace sale.
mercredi 22 juin 2016
Le retour se faisait par le sentier du bas, rocailleux. Son genou lui faisait mal à chaque glissade. Les cailloux roulaient sur les pentes. Il s'était déjà affalé à plusieurs reprises. La chaleur n'avait pas baissée, elle le prenait à la gorge. Il aspirait les dernières gouttes de sa bouteille comme des litres. Il scrutait chaque extrémité des virages, mais le bout n'était pas derrière. Il avisa un rocher, cherchait au pied un scorpion. Il allongea ses jambes les étirant au maximum, la tête lourde à la base du cou. Une colonie de fourmis traversaient patiemment, une vipère un peu plus loin dans l'autre sens. Il se demanda si les vipères mangeaient les fourmis ou vice-versa. Il attendait que la température retombe sans illusion. Trop tôt. Il essuya machinalement la sueur sous l'aisselle droite et porta ses doigts sous son nez. Odeur correcte. Il refit son lacet rafistolé pas trop tendu. Il s'aida de la main, il était mort, épuisé. Il pourrait jamais arriver ce soir. Il faudrait bivouaquer. Ses mèches lui collaient au front. Il bailla et reprit sa marche.
lundi 20 juin 2016
Elle l'a frôlée mais évitée. Elle a poursuivi son chemin, le regard dans le dos sur cinq cent mètres.
J'étais derrière.
Elle s'est arrêtée, a fait demi-tour, a accéléré le pas au fur et à mesure qu'elle se rapprochait. À la fin, elle courait, l'a dépassée et entrepris la montée de la rue pleine de monde sans heurts.
Je courais aussi un peu mais moins vite. Elle a stoppé d'un coup et s'est affaissée contre le mur de droite, la tête légèrement penchée, reprendre son souffle.
Personne ne semblait la remarquer.
Elle est repartie en sens inverse en déliant chaque partie du corps lentement, parfaitement.
Elle s'est postée face à la fille et a enchainé les roues en spirale.
Après, elle l'a prise par les épaules les bras tendus en passerelle.
C'est tout.
dimanche 19 juin 2016
samedi 18 juin 2016
Elle est apparue à cinquante mètres, me faisait face, me fixait. Je lui ai souri pas plus étonnée, c'était son quartier, sur la place près de la bouche de métro. Un bonjour effacé par un pas rapide après l'avoir dévisagé, le maquillage, le manteau en été, le regard tombant à cause de la paupière droite. Toujours aussi snob.
J'ai rapporté la rencontre à ma tante bien une semaine plus tard. Elle a arrêté son geste. Je ne t'avais pas dit. Elle est morte il y a bien un mois maintenant. Mais c'était elle, vraiment. Pas un sosie ou un fantôme alors. Oui, un fantôme...
vendredi 17 juin 2016
Je suis allée marcher dans le bois. Une fois par semaine au moins. Le tour habituel dans un sens puis dans l'autre.
Je me suis assise, je change de bancs mais toujours face au lac. Quelques instants. L'eau noire.
Je retourne vers la ville. Au feu, j'avise un cavalier. Il me regarde, indécis, je traverse.
Je le rejoins sur l'autre rive. Il fait des ronds, le cheval. Je m'écarte du sentier inondé à quelques mètres, ignore le cavalier. Je rejoins le chemin plus loin à sec.
Je rentre chez moi, attends.
jeudi 16 juin 2016
premier nouveau jour
Je les ai regardé, assis sur un banc de pierre. Trois garçons, du temps du lycée. Ils écoutaient de la musique sur un vieux poste pourri. Hilares, avec juste deux petites bières à se partager. En face des flots tumultueux de la Loire presque sous le pont Wilson.
Ils riaient de quelques blagues qui s'enchainaient. Je ne les ai pas entendues. Je passais juste. Ça m'est revenu d'anciens copains. La rigolade, le "on s'en fout", "on est bien". J'ai poursuivi mon chemin plus loin toujours au bord de l'eau en furie. J'ai tout emmagasiné.
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